Maladie

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les Hôtel-Dieu soignent le corps et l’âme des malades indigents dans les salles communes. C’est la misère, tout autant que la pathologie, qui pousse les malades à demander la charité hospitalière. Ceux qui en ont les moyens évitent cette humiliation. Ils préfèrent être soignés à domicile auprès de leur famille.

La perception de l’hôpital change toutefois dans les dernières décennies du XIXe siècle. L’établissement offre désormais des soins médicaux spécialisés, notamment ceux de la nouvelle chirurgie. Les hôpitaux, tout en maintenant leur vocation charitable, en viennent progressivement à vendre des services hospitaliers et médicaux à une clientèle plus fortunée.

L’hôpital du début du XXe siècle reçoit des patients issus de toutes les classes sociales. Toutefois, ceux-ci ne sont pas accueillis, hébergés et soignés de la même façon. Les hôpitaux aménagent des chambres semi-privées et privées pour les patients payants afin de leur éviter l’expérience pénible des salles communes encombrées d’indigents admis gratuitement. L’hôpital moderne est un espace qui reproduit les inégalités sociales qui traversent la société industrielle.

Hôpital Sacré-Coeur de Montréal (Hôpital des incurables), c.1930, BAnQ-Montréal, Fonds La Presse, P833, S3, D449

Hôpital Hotel-Dieu, Montréal, Québec, c.1865, Musée McCord, MP-0000.1764.2

Distribution d'un livre de soins (Hôpital Sainte-Justine), 1919, BAnQ-Montréal, Fonds Famille Justine Lacoste Beaubien, P655, S2, SS7, D1, P10

Chambre des malades de l'Hôpital Hotel-Dieu du Précieux-Sang de Québec, c.1925, BAnQ-Québec, Fonds J.E. Livernois Ltée, P560, S2, D2, P122001-20

Salle d'opération, Hôpital Général de Montréal, 1910, Musée McCord, II-180990.0

Gravure d'une visite à domicile provenant d'un certificat émis par la succursale de Cap St-Ignance de la caisse des malades, 1908, Collection Martin Petitclerc

L’hôpital, une institution charitable

Un médecin de famille?

Ce certificat de la Société des artisans canadiens-français illustre l’attrait que représente la visite médicale à domicile pour les familles. On y voit une famille rurale respectable qui accueille, nullement intimidée, le médecin engagé par la société. Celui-ci, après avoir constaté l’état du membre malade, donne le montant de l’indemnité de salaire hebdomadaire prévu dans le contrat de la mutuelle.

Cette gravure présente toutefois une situation idyllique, plutôt éloignée de l’expérience de la majorité des familles ouvrières. Celles-ci en appellent parfois à la charité afin de bénéficier de visites d’infirmières et de religieuses hospitalières à domicile. Les familles ouvrières visitent surtout, munies d’un certificat d’indigence, les dispensaires des hôpitaux qui offrent chaque année des dizaines de milliers de consultations et d’interventions mineures gratuites.

L’Hôpital Notre-Dame

Vers la fin du XIXe siècle, Montréal compte seulement deux hôpitaux, l’Hôtel-Dieu de Montréal (1642) et le Montreal General Hospital (1819). L’est de la ville est alors mal desservi par les hôpitaux existants. Un groupe de médecins universitaires entend répondre à ce problème en créant l’Hôpital Notre-Dame en 1880, un rare établissement francophone laïque. Il a cependant recours au travail bénévole des Sœurs grises pour dispenser les soins infirmiers et s’occuper des malades. Les journaux soulignent l’arrivée d’un nouvel établissement qui promet d’accueillir la population de l’est de la ville ainsi que les nombreux accidentés du travail provenant des industries et du port.

À son ouverture, l’hôpital peut héberger quelques dizaines de personnes dans ses locaux de l’ancien hôtel Donegana. Le nombre de lits augmente constamment jusqu’à ce que les terrains soient trop exigus pour de nouveaux agrandissements. En 1924, l’hôpital s’installe sur la rue Sherbrooke, face au parc La Fontaine. Avec ses 293 lits répartis dans ses salles publiques et ses chambres payantes, il devient le plus important hôpital général francophone du Québec, devant l’Hôtel-Dieu de Montréal.

Salle des malades à l'Hôpital Notre-Dame de Montréal, c.1920, Archives des Sœurs grises de Montréal, L036-17Y.A

L'Hôpital Notre-Dame à son nouvel emplacement sur la rue Sherbrooke, c.1930, Archives de la Ville de Montréal, VM94/Y1,17,1771

Bâtiment du premier Hôpital Notre-Dame, s.d, Archives des Sœurs grises de Montréal, L036-1

Emprise au sol de l'Hôpital Notre-Dame, D'après Goad, Chas. E. Atlas of City of Montreal and vinicity in four volumes, from official plans – special surveys showing cadastral numbers, buldings & lots, Montréal, Chas. E. Goad, Co., engineers, 1912-1914. Cartographie : Laura Barreto, Laboratoire et de patrimoine de Montréal (UQAM)

Provenance des patients de l'Hôpital Notre-Dame, 1911. Cartographie : Laura Barreto, Laboratoire et de patrimoine de Montréal (UQAM)

Dispensaire (admission) Hôpital Notre-Dame, 1900, Archives des Sœurs grises de Montréal, Hôpital Notre-Dame 1880-1930, L036ALB084,p38

Chambre privée à l'Hôpital Notre-Dame de Montréal, 1930, Archives des Sœurs grises de Montréal, L036-Alb084 (P.27)

L’Hôpital Saint-Joseph de Trois-Rivières

En 1697, trois religieuses de la communauté des Ursulines de Québec s’installent à Trois-Rivières afin d’y fonder un établissement scolaire et un hôpital. La vocation hospitalière est plutôt inhabituelle pour cette communauté qui se consacrait surtout à l’enseignement. Elle assume néanmoins cette responsabilité jusqu’en 1886. Leur hôpital offre le gîte et des soins aux personnes démunies de la ville.

Ce sont les Sœurs de la Providence qui prennent le relais des Ursulines. Elles procèdent à l’agrandissement du bâtiment principal, occupé par un orphelinat et un hospice, et érigent l’Hôpital Saint-Joseph, dont la mission première est d’hospitaliser les indigents. Complété en 1889, le nouvel hôpital est agrandi à quelques reprises afin de répondre aux besoins d’une population ouvrière en croissance, ainsi qu’aux demandes des médecins désirant pratiquer dans un contexte mieux adapté aux dernières innovations médicales. L’accueil des indigents demeure cependant un aspect incontournable de la vocation de l’Hôpital Saint-Joseph au cours des premières décennies du XXe siècle.

Première ambulance de Trois-Rivières, s.d., Archives Providence Montréal

L'Hôpital, Trois-Rivières, P.Q., c.1900, BAnQ-Numérique, CP 020274 CON

Première opération à l'Hôpital, c.1872, Archives Providence Montréal

L’Hôpital pour enfants Sainte-Justine

En 1907, les féministes Irma Levasseur, première médecin québécoise francophone, et Justine Lacoste-Beaubien, une philanthrope, fondent un hôpital voué aux soins des enfants malades. L’œuvre débute modestement dans un établissement qui compte douze lits. Après deux ans d’opération, l’hôpital, alors situé sur la rue De Lorimier, est confié à la congrégation religieuse des Filles de la sagesse.

En 1914, l’institution emménage sur la rue Saint-Denis dans un établissement plus vaste de 180 lits, en plus du nouveau dispensaire. Une école permet d’instruire les enfants hospitalisés pour de longues périodes à partir de 1926.

Solarium de l'Hôpital Sainte-Justine, 1936, BAnQ-Montréal, Fonds La Presse, P833, S3, D458

L'hôpital Sainte-Justine sur l'avenue de Lorimier angle Rachel, c.1909, BAnQ-Montréal, Fonds Famille Justine Lacoste Beaubien, P655, S2, SS3, D2, P3

L'Hôpital Sainte-Justine, rue Saint-Denis, c.1914, BAnQ-Montréal, Fonds Famille Justine Lacoste Beaubien, P655, S2, SS3, D2, P7

Institut des Sourdes-Muettes, 1887, Archives des sœurs de la providence, M10.38 (04) - AG- Ka1.2

Finissantes de l'Institut des Sourdes-Muettes et Sœur Charles-Alexandre, 1929, Archives des sœurs de la providence, M10_K2_3(82)

Emprise au sol de l'Institut des Sourdes-Muettes, 1912, D’après Goad, Chas. E. Atlas of City of Montreal and vinicity in four volumes, from official plans – special surveys showing cadastral numbers, buldings & lots, Montréal, Chas. E. Goad, Co., engineers, 1912-1914. Cartographie : Laura Barreto, Laboratoire et de patrimoine de Montréal (UQAM)

Atelier de l'aide aux aveugles de l'Asile Nazareth, c.1917, BAnQ-Montréal, Fonds La Presse, P833,S3,D54

L'institution des jeunes aveugles, 1906, BAnQ-Numérique, Album Universel, vol. 22, no 1133, page 1126

Groupe du Mackay Institute devant l'institution, 1900, Musée McCord, Wm. Notman & Son, II-135748

Vivre avec un handicap

 Dès le milieu du XIXe siècle, différentes institutions prennent en charge des personnes ayant un handicap physique. Établies pour la plupart dans la région montréalaise, ces institutions accueillent principalement des enfants, mais également des adultes.

L’Institut des Sourdes-Muettes, administré par les Sœurs de la Providence, a pour mission d’instruire et d’héberger des filles et femmes atteintes de surdité. Unique en son genre au Canada, l’établissement qui héberge 300 enfants et adultes dans les années 1880 refuse régulièrement des pensionnaires, faute d’espace.

L’Asile Nazareth des Sœurs Grises de Montréal s’adresse aux jeunes atteints de déficience visuelle. Les élèves apprennent la lecture et l’écriture selon la méthode braille, en plus de recevoir une formation musicale qui joue un rôle central dans les activités de l’institution.

La communauté protestante procède, quant à elle, à l’ouverture du Mackay Institute for Protestant Deaf-Mutes en 1869. En 1914, l’institution héberge 87 enfants, en plus d’en recevoir 64 autres pour la journée.

Santé publique

La Station de la quarantaine de Grosse-Île

Réagissant à une épidémie mondiale de choléra, le gouvernement fait construire en 1832 une station de quarantaine sur une petite île du fleuve à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Québec. Des médecins sont chargés d’inspecter les navires remontant le Saint-Laurent pour y déceler certaines maladies contagieuses au sein des équipages et des immigrants pauvres entassés depuis plusieurs semaines dans des conditions d’hygiène exécrables. Jusqu’aux années 1870, les bateaux des groupes contaminés sont dirigés vers les installations sanitaires rudimentaires de Grosse-Île. Plusieurs dizaines de milliers d’immigrants pauvres, dont ceux qui fuient la Grande Famine irlandaise du milieu des années 1840, y séjournent. Pour des milliers d’entre eux, le voyage et les rêves d’une vie meilleure s’arrêteront là, dans un cimetière de Grosse-Île. La station de quarantaine sera fermée en 1937.

Quarantine Station - Brick Hospital. Eastern Division, C.1905, Bibliothèque et archives du Canada, Quarantine buldings Grosse isle River St. Lawrence, PA-148819

Steerage detention buldings, built 1840, western Division, Quarantine Station (pour les passagers de 3e classe), c.1905, Bibliothèque et archives du Canada, Quarantine buldings Grosse isle River St. Lawrence, PA-135716

Les hôpitaux d’immigration

Le gouvernement colonial, puis fédéral, a la responsabilité des marins immigrants malades qui arrivent, année après année, au port de Québec. Il ordonne la construction, à proximité de la rivière Saint-Charles, de l’Hôpital de la marine (1834-1890) et de l’Hôpital du parc Savard, aussi désigné comme l’Hôpital de l’immigration (1897-1958). Ces établissements hébergent d’autres populations sans ressources qui peinent à se faire soigner ailleurs. Des mères célibataires accouchent ainsi à l’Hôpital de la marine, alors que des Autochtones, des militaires et des tuberculeux demandent à être soignés à l’Hôpital de l’immigration.

En 1906, une loi fédérale interdit l’immigration à plusieurs groupes « d’indésirables », dont les pauvres, les malades, les aliénés, les aveugles et les sourds. Cette loi accorde aux agents fédéraux des pouvoirs d’internement et de déportation de ces immigrants. Elle mène en 1914 à l’ouverture de l’Hôpital de détention des immigrants à proximité de la gare Windsor, à Montréal. Cette institution de quatre étages est composée d’aires d’attente, de salle de désinfection, de dortoirs et de quelques cellules au sous-sol. L’hôpital est un rouage important dans le système de répression des ressortissants de pays ennemis durant la Première Guerre mondiale. Il reprend ensuite son rôle d’hébergement et de détention des immigrants jusqu’au début des années 1960.

Une femme à l'infirmerie de l'Hôpital de l'immigration, Québec, 1911, Bibliothèque et archives du Canada, Fonds Departement of the Interior, PA-010379

Hôpital de la marine, Québec, 1865, Musée McCord, I-17326.1

Immigration Hospital - Hôpital de l'immigration, Québec, 1908, Bibliothèque et archives du Canada, Fonds Departement of the Interior, 1939-427 NPC

Hôpital de détention des immigrants, Montréal, 1913, Bibliothèque et archives du Canada, Fonds Département des travaux publics, PA-053134

Inégaux devant les maladies contagieuses

Suite à l’épidémie de variole de 1885, qui fait environ 6 000 morts au Québec, dont la moitié à Montréal, le gouvernement provincial accorde aux municipalités le pouvoir de placarder une habitation infectée et d’interner de force les malades dans un hôpital civique. Ces restrictions à la liberté individuelle, visant à protéger la société de la propagation des maladies, touchent essentiellement les familles ouvrières et pauvres. C’est le cas de l’Hôpital civique Moreau à Montréal, ouvert de 1886 à 1928, et de l’Hôpital civique de Québec, situé sur la rue des Prairies dans la basse-ville, qui héberge ses premiers patients en 1891. Les malades plus fortunés sont peu inquiétés. Ils peuvent généralement recevoir des traitements dans le confort de leur foyer plutôt que dans un hôpital surpeuplé qui a très mauvaise réputation.

La lutte aux épidémies mène aussi à la fondation de différents hôpitaux et dispensaires spécialisés dans les maladies contagieuses. Par exemple, à Montréal, l’Hôpital Saint-Paul, associé à l’Hôpital Notre-Dame, ouvre ses portes en 1905, l’Hôpital Alexandra dans le quartier Pointe-St-Charles, l’année suivante, et le Herzl Hospital and Dispensary, en 1912, se spécialise dans les soins aux tuberculeux de la communauté juive.

Hôpital Saint-Paul, Montréal, 1921, BAnQ-Montréal, Fonds La Presse, P833, S3, D463

L'Hôpital civique pour les varioleux, Montréal, s.d., Archives de la Ville de Montréal, VM94-Z56-2

Hôpital Civique de Québec, 1893, Archives de la ville de Québec, Collection iconographique de la Ville de Québec, CI-N010647

Le sou du pauvre, s.d, Archives de la ville de Montréal

Subventions publiques à l’hospitalisation

Le sou du pauvre

Le problème de l’accès de la classe ouvrière aux soins de santé est criant au début du XXe siècle. Un nombre grandissant de personnes en situation de pauvreté cognent à la porte des hôpitaux pour s’y faire soigner gratuitement. Les administrations hospitalières et les médecins dénoncent régulièrement les « faux indigents » qui réclameraient frauduleusement, selon eux, des soins gratuits destinés aux « vrais » pauvres.

Toutefois, la demande pour des soins gratuits s’explique avant tout par la généralisation du salariat et la faiblesse des revenus de la famille ouvrière. À court de solutions, certains établissements en viennent à réclamer des pouvoirs publics qu’ils paient une partie des soins dispensés aux indigents.

Implanté en 1915, le « sou du pauvre » est une taxe municipale d’un sou prélevée sur le prix des billets d’entrée dans les parcs, les cinémas, les théâtres, etc. La moitié des revenus est versée aux grands hôpitaux, le tiers aux hôpitaux spécialisés et le sixième aux institutions charitables comme les hospices ou les orphelinats. Taxe régressive sur les loisirs ouvriers, comme le souligne La Presse, le sou du pauvre ne permet pas de verser des subventions municipales suffisantes. Les hôpitaux en appellent donc à l’intervention de l’État provincial après la Première Guerre mondiale.

Hôpital Jeffrey Hale, quartier Saint-Jean-Baptiste (Québec), c.1900, BAnQ-Québec, Fonds J.E. Livernois Ltée, P560, S1, P974

La loi de l’assistance publique

Le sou du pauvre inspire le gouvernement libéral de Louis-Alexandre Taschereau qui fait adopter, en 1921, la loi de l’assistance publique. Cette loi stipule que les municipalités et l’État provincial doivent rembourser une grande part des coûts d’hébergement des indigents admis dans les hôpitaux généraux, ainsi que dans plusieurs autres institutions de soins et d’assistance.

En plus des subventions publiques, la loi vise à encadrer légalement le processus de reconnaissance du statut d’indigent des personnes nécessiteuses afin de lutter contre la supposée propension de la population à abuser des services de soins et d’assistance. Ce sont toutefois les municipalités qui abusent régulièrement des pouvoirs accordés par la loi lorsqu’elles refusent, pour des raisons économiques ou morales, d’accorder à leurs citoyens les plus pauvres le statut d’indigent.

D’abord considérée avec suspicion par l’autorité ecclésiastique, la loi de 1921 en vient rapidement à incarner la collaboration de l’État et de l’Église en matière de soins et d’assistance aux indigents. Principale politique sociale provinciale au milieu du XXe siècle, la loi de l’assistance publique apporte une contribution économique décisive au développement du réseau institutionnel qui caractérise le système d’assistance québécois jusqu’aux années 1960.