Introduction

La révolution industrielle aurait été impossible sans l’afflux constant d’une population pauvre provenant des régions rurales du Québec, de même que du Royaume-Uni, des États-Unis et, à partir de la fin du XIXe siècle, de l’Europe continentale. La séparation du travail et du foyer, la dépendance à un salaire quotidien pour se nourrir et se loger, et la nouvelle discipline industrielle représentent une transformation profonde de l’expérience des familles à cette époque.

Alors que la révolution industrielle produit des richesses sans précédent, les contemporains ne cessent de se surprendre du développement d’une misère ouvrière urbaine jusqu’à la Grande Dépression des années 1930. C’est que le salariat place une bonne partie des familles ouvrières dans une situation de précarité. Le chômage, la maladie, la vieillesse, la mortalité ou même la naissance d’un enfant peut faire basculer celles-ci dans la pauvreté.

Dans une société qui leur offre peu de services sociaux, les familles recourent à de multiples stratégies, comme le travail des enfants ou l’accueil de pensionnaires, afin de se protéger contre la précarité salariale. Mais cette économie familiale, dans laquelle chaque membre se voit attribuer un rôle sous l’autorité de l’homme pourvoyeur, ne suffit pas habituellement.

Quartier Saint-Roch – Rue Saint-Vallier Est – The Adams Shoe Company, 1894, Philippe Gingras (créateur), BAnQ-Québec, Fonds Philippe Gingras, P585, D11, P6.

Un homme et son enfant - Refuges à Montréal, [1920-1933], BAnQ-Montréal, Fonds La Presse, P833, S3, D835.

Sœur Thècle, 76 ans, portant secours à la famille Bergeron, s.d., Sœurs de la Providence, M86.K2.3 (89)

Où vivent des enfants, en ville / Fédération des œuvres de charité canadiennes-françaises, c.1930, BAnQ-Montréal, Fonds La Presse, P833, S3, D394

La précarité des familles ouvrières

Une famille peut être considérée en situation de pauvreté si elle consacre plus de 70 % de ses revenus au logement, à l’alimentation et à l’habillement. Réalisée dans les années 1920, une enquête du Montreal Council of Social Agencies, un organisme de coordination des œuvres de charité non catholiques lié à l’École de travail social de l’Université McGill, montre que la majorité des familles ouvrières ne peut survivre avec le seul salaire de l’homme pourvoyeur. L’organisme affirme que son évaluation des dépenses associées aux besoins essentiels est « ultraconservatrice » et que celle des salaires annuels repose sur « l’hypothèse audacieuse » qu’il n’y aurait pas de chômage saisonnier.

Crieur de journaux, c.1912, Musée McCord, MP-0000.586.112

Ouvrières à l'intérieur de l'usine Viau & Frère, c.1900, BAnQ-Montréal, Fonds Studio O. Allard photographes incorporée, P244, D6644, 3

Femmes et enfants travaillant dans une usine de textile, c.1900, Écomusée

Stitching room closing department, 1898, Archives de la Ville de Québec, Fonds Compagnie limitée Dominion Corset, P051-8-N026415

Le travail des femmes et des enfants

Le marché du travail repose sur une conception sexuée des rôles sociaux qui considère la maternité comme le rôle « naturel » des femmes. Ce sont donc les jeunes femmes de familles pauvres, celles qui n’ont pas encore trouvé mari, qui se tournent vers le marché de l’emploi. Outre le travail domestique dans les foyers aisés, elles sont employées, tout comme plusieurs enfants, dans des manufactures qui ont recours à une main-d’œuvre non qualifiée. Elles constituent environ le tiers de la main-d’œuvre industrielle dans les quartiers montréalais Saint-Laurent, Saint-Louis et Saint-Jacques dans les dernières décennies du XIXe siècle. En attendant le mariage, elles apportent une contribution modeste, mais très importante, aux revenus du père.

Mouvement ouvrier et charité

À partir des années 1850, les travailleurs joignent de nombreuses associations mutuelles ouvrières qui offrent des assurances contre les pertes de salaire associées à la maladie et au décès du pourvoyeur familial. Dans les journaux, l’Union des travailleurs de la Cité de Montréal affirme que par l’entremise de « l’association, l’ouvrier nécessiteux ne reçoit pas la charité ; il recueille le fruit de son travail… Rien donc qui puisse l’humilier… malade, infirme, il vit encore de son propre travail ». C’est aussi le cas de la Quebec Ship Laborers’ Benevolent Society (Société de bienfaisance des journaliers de navire de Québec) qui, le 23 juillet de chaque année, parade dans les rues à proximité du port derrière une large banderole avec ces mots : « We support our infirm. We bury our dead ».

Les mutualistes, ainsi que les syndicalistes, militent pour que le salaire des ouvriers soit suffisant pour qu’ils puissent jouer leur rôle « naturel » de pourvoyeur familial, et ainsi éviter aux ménages la honte de recourir à la charité privée ou publique. Dans les années 1920, le mouvement syndical reprend la même idée en dénonçant les « palais de misère » associés à une charité institutionnelle humiliante pour la classe ouvrière.

La grève des ouvriers du Canal Lachine, 1878, BAnQ-Numérique, L’Opinion publique, vol.9, no 2

L'hôpital général des Soeurs grises à Montréal, Eugene Haberer,L'Opinion publique, Vol. 6, no 49 (9 décembre 1875), p. 582, BAnQ.

Le réseau institutionnel du Québec : l’hébergement des nécessiteux

Les Hôtel-Dieu et les Hôpitaux généraux sont, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les seules institutions d’hébergement des nécessiteux au Québec. Plusieurs nouvelles institutions autant religieuses que laïques sont fondées à partir des années 1820, avec une accélération notable au milieu du siècle : orphelinats, écoles de réforme pour jeunes délinquants, foyers pour prostituées, refuges pour sans-abris, hospices pour vieillards.

Avant la Première Guerre mondiale, l’intervention des pouvoirs publics en matière de pauvreté se limite essentiellement à la prise en charge des indigents aliénés et des détenus dans les institutions carcérales. Ce sont principalement les organisations religieuses et laïques qui ont la responsabilité d’administrer et coordonner le système d’assistance sociale québécois.

Ces institutions portent la marque des différentes communautés qui composent le Québec. Aux côtés des œuvres catholiques canadiennes-françaises et irlandaises, on retrouve ainsi des institutions protestantes anglicanes, évangéliques et juives. Cette charité privée et confessionnelle est toutefois insuffisante pour faire face à la montée des problèmes sociaux. Les cellules des postes de police et de la prison continuent ainsi à accueillir de nombreuses personnes nécessiteuses jusqu’au début du XXe siècle.

Le réseau d’institutions de régulation sociale de Montréal 1841-1921

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Asile de la Providence en 1943 (première Maison-Mère), Darois et Steben, BAnQ-Numérique

Une logique de mise à l’écart

Malgré la diversité des œuvres, la logique de leurs pratiques charitables est d’une grande uniformité. Il s’agit d’une aide de dernier recours, discrétionnaire et moralisatrice qui n’est accordée qu’aux indigents « méritants ». Ceux-ci sont généralement des enfants, des femmes et des invalides miséreux qui ne peuvent compter sur un soutien familial. Les hommes en état de travailler, dont on s’attend qu’ils pourvoient aux besoins de leurs « dépendants » familiaux, reçoivent très peu d’aide.

L’assistance charitable n’a pas l’ambition de sortir les indigents de la pauvreté. Il s’agit bien plus de soigner, de réformer et de moraliser, des objectifs atteints plus efficacement par l’hébergement et le confinement. D’où l’importance de l’asile, du refuge, de l’hospice, de l’orphelinat, de l’école de réforme, de l’hôpital ou même de la prison qui recueille sa part d’indigents tout au long de la période.

Ces institutions répondent à des besoins essentiels pour les familles pauvres. Elles détiennent cependant un grand pouvoir sur les personnes qu’elles hébergent. Il n’est donc pas surprenant de constater qu’elles suscitent des sentiments ambivalents. Symboles de l’acte charitable désintéressé pour certains, elles sont considérées comme des lieux humiliants et répressifs par d’autres.