Folie

Les « fous tranquilles », la grande majorité des insensés, ont traditionnellement été pris en charge par leur famille et leur communauté. Ceux atteints de démence, représentant un danger pour eux-mêmes ou pour leur entourage, étaient enfermés, et souvent enchaînés, dans les prisons ou dans de petites cellules insalubres des vieux hôpitaux généraux des villes de Québec, de Trois-Rivières et de Montréal.

L’État provincial s’engage à donner de petites subventions à ces hôpitaux généraux au début du XIXe siècle. Ce soutien est toutefois insuffisant pour améliorer les très mauvaises conditions d’internement de ces personnes insensées vivant à la marge de la société.

Devant cet échec, plusieurs considèrent que la folie devrait être prise en charge dans une institution spécialisée. Ils s’inspirent des travaux du médecin français Philippe Pinel qui conçoit la folie comme une maladie de l’esprit pouvant être soignée dans une hôpital spécialisé, c’est-à-dire l’asile.

Gravure illustrant des femmes dans l'aile des insensées de la Prison de Montréal, 1875, BAnQ-Montréal, Albums Massicotte, MAS A-48-b

L'asile de Beauport, fin 19e, BAnQ-Montréal, Fonds Famille Landry, P155, S1, SS2, D8, P1

Le Protestant Insane Asylum de Verdun, c.1890, Musée McCord, Wm. Notman & Son, VIEW-1980

Le réseau asilaire

C’est en 1839 que la première institution asilaire est créée, le Montreal Lunatic Asylum qui occupe un étage de la prison de la métropole. Devant l’échec rapide et prévisible de cette première initiative d’inspiration carcérale, l’État provincial s’engage à subventionner l’hébergement des fous indigents dans de nouveaux asiles privés, dont l’Asile de Beauport (1845), l’Asile Saint-Ferdinand d’Halifax (1872), l’Asile Saint-Jean-de-Dieu à Longue-Pointe (1873) et l’Hôpital protestant de Verdun (1890).

Faire admettre un patient à l’asile

Les asiles sont avant tout des institutions de charité qui accueillent des personnes malades, reconnues comme indigentes par les pouvoirs publics. Cette reconnaissance permet à l’asile d’obtenir une subvention de l’État provincial et de la municipalité de résidence de l’indigent. Pour faire admettre un patient à l’asile, un « parent, ami ou protecteur » doit fournir des formulaires remplis par un médecin, un curé et un maire ou son représentant.

Ces documents visent à confirmer qu’une personne souffre d’une maladie mentale, qu’elle représente un danger pour son entourage et qu’elle ne peut être entretenue par sa famille. La déviance à l’égard des rôles sociaux prescrits est souvent interprétée comme une source de scandale et un symptôme de folie. La négligence des tâches domestiques pour les femmes et du travail rémunéré pour les hommes est parfois considérée comme un motif suffisant pour justifier l’internement.

Bâtiment du premier Hôpital Saint-Jean-de-Dieu, Longue Pointe, détruit par un incendie le 6 mai 1890, Archives des sœurs de la providence, M46.38 (03) - AG - Ka3.2

Asile de Beauport – Hôpital Saint-Michel-Archange

L’Asile de Beauport, premier asile permanent de la province, ouvre ses portes en 1845 sous l’impulsion des médecins James Douglas, Charles-Jacques Frémont et Joseph Morrin. Grâce à la vente en 1860 de ses parts dans l’asile, Morrin fait construire un collège en son nom, connu aujourd’hui sous le nom de Morrin Center. Quant à l’asile, il devient la propriété des Sœurs de la Charité en 1893. Il prend successivement les noms d’Hôpital Saint-Michel-Archange, de Centre hospitalier Robert-Giffard et d’Institut universitaire en santé mentale de Québec.

Au tournant du XXe siècle, l’asile accueille principalement des idiots, des imbéciles, des maniaques et des mélancoliques. L’environnement rural, propice aux soins des aliénés, permet la mise en application des principes de base du traitement moral inspiré par les découvertes de Pinel. Comme pour les autres asiles, cette mission est toutefois mise en péril par le sous-financement et le surpeuplement de l’institution. La population de l’asile passe de 1500 à 3700 patients entre 1909 et 1945.

La majorité des patients, qui parviennent parfois d’un établissement carcéral, sont diagnostiqués comme chroniques et incurables. Le suivi médical est pratiquement inexistant et les taux de guérison sont faibles. Une minorité de patients sont considérés comme étant guéris à leur sortie de l’asile au tournant du XXe siècle. Les familles jouent habituellement un rôle déterminant dans l’amélioration de l’état de santé de cette minorité de patients.

Vue de l'intérieur, l'infirmerie des hommes à la maison des hommes, 1899, BAnQ-Québec, Fonds les Sœurs de la charité de Québec, P910,S3,D4,P68

Asile Saint-Michel-Archange, 1905, BAnQ-Québec, Fonds les Sœurs de la charité de Québec, P910,S3,D4,P41

Vue de l'intérieur, à la maison des femmes, un groupe de dames et des religieuses dans la salle des travaux de couture, 1900, BAnQ-Québec, Fonds les Sœurs de la charité de Québec, P910,S3,D4,P9

Asile Saint-Jean-de-Dieu, le plus grand asile du Canada

L’Asile Saint-Jean-de-Dieu, propriété des Sœurs de la Providence, est la plus grande institution asilaire canadienne au tournant du XXe siècle. Fondée en 1873 à la Longue-Pointe, aussi dans un environnement rural, l’institution est d’abord logée dans de modestes bâtiments. En 1922, on y compte plus de 3 000 patients diagnostiqués « idiots », « imbéciles » ou bien épileptiques répartis dans 24 pavillons. Preuve de son étendue, l’asile possède son propre système de transport par train électrique ainsi qu’un service incendie.

L’asile peine à répondre à la demande de nombreuses familles pauvres de Montréal et d’ailleurs qui sont contraintes d’y placer un de leurs proches. Les consultations médicales sont également très rares. Règle générale, les médecins les effectueront à la suite des demandes d’une famille insistante. Tout comme son homologue de la ville de Québec, Saint-Jean-de-Dieu a un faible taux de guérison. Ce sont à peine 30% des patients qui sont considérés comme guéris, améliorés ou stables lorsqu’ils quittent l’institution.

Photo aérienne de l'Asile Saint-Jean-de-Dieu, 1920, BAnQ-Montréal, Collection Félix Barrière, P748,S1,P2509

Emprise au sol de l'Hôpital Saint-Jean-de-Dieu, 1914, D’après Goad, Chas. E. Atlas of City of Montreal and vinicity in four volumes, from official plans – special surveys showing cadastral numbers, buldings & lots, Montréal, Chas. E. Goad, Co., engineers, 1912-1914. Cartographie : Laura Barreto, Laboratoire et de patrimoine de Montréal (UQAM)

Train pour le transport des patients à l'intérieur de l'Asile Saint-Jean-de-Dieu, 1911, Musée McCord, Wm. Notman & Son, VIEW-11277

Patientes travaillant à l'atelier de tissage, Saint-Jean-de-Dieu, 1920, BAnQ-Montréal, Fonds La Presse, P833,S3,D459

Un coin de l'infirmerie de l'Hôpital Saint-Jean-de-Dieu, 1930, BAnQ-Montréal, Fonds La Presse, P833,S3,D459

Parloir à l'Asile Saint-Jean-de-Dieu, 1911, Musée McCord, Wm. Notman & Son, VIEW-11273

Dortoir à l'Asile Saint-Jean-de-Dieu, 1911, Musée McCord, Wm. Notman & Son, VIEW-11279

Un groupe d'hommes dans le dortoir de la maison des hommes, Asile Saint-Michel-Archange, 1902, BAnQ-Québec, Fonds les Sœurs de la charité de Québec, P910,S3,D4,P35

Cimetière de l'Asile Saint-Jean-de-Dieu, 1911, Musée McCord, Wm. Notman & Son, VIEW-11270

Vivre et mourir à l’asile

Lieu de réclusion, l’asile est un milieu de vie austère reposant sur un horaire strict et routinier. Entre le réveil à 5h00 et le coucher à 21h00, les journées sont ponctuées de prières communes, de récréations supervisées et de périodes de travail. Ces dernières, en conformité avec les principes du traitement moral, permettent d’occuper l’esprit et de chasser l’ennui. Les hommes cultivent les jardins, travaillent à la ferme et participent aux tâches de la cuisine. Les femmes, en plus de travailler également en cuisine, se voient confier des tâches ménagères, de couture, de tissage, de filage.

Rares sont les patients qui peuvent compter sur la visite d’un membre de leur famille pour briser la monotonie de la vie institutionnelle. Plusieurs sont « oubliés » à l’asile jusqu’à leur décès. Nombreux sont les corps qui ne sont pas réclamés par leurs proches. Au terme d’un délai de 24 heures, la loi oblige les religieuses à transmettre ces défunts non réclamés à l’inspecteur provincial d’anatomie. Au tournant du XXe siècle, les asiles québécois procurent le plus grand nombre de morts non réclamés aux écoles de médecine pour les cours de dissection. Pour ces vies d’aliénés indigents, il s’agit d’une dernière marque d’exclusion sociale.