Conclusion

La crise économique des années 1930 est un moment décisif dans l’histoire du système de régulation sociale. Ce dernier est alors débordé par l’ampleur de la demande de protection sociale des familles. La Grande Dépression démontre ce que le mouvement ouvrier affirmait depuis plusieurs décennies : la grande vulnérabilité engendrée par la dépendance des familles au marché du travail pour assurer leur subsistance.

Ce système repose sur un choix de société propre au libéralisme de l’époque. Plutôt que de favoriser l’augmentation des salaires et la réduction des inégalités sociales, il offre de recueillir dans des établissements charitables les indigents que les familles pauvres ne peuvent plus protéger. Ces établissements ne visent pas tant à se substituer aux familles en crise qu’à prendre le relais de leur action en attendant généralement qu’elles se recomposent autour d’un homme pourvoyeur jugé « respectable ».

Ces institutions rendent des services souvent appréciés par les personnes les plus vulnérables. Leurs façons de faire n’en constituent pas moins un mode particulier d’intervention qui tend à isoler les individus et à restreindre leur liberté. Elles reposent en effet sur des relations de pouvoir qui créent un contexte favorable à de multiples actions humiliantes et abusives portant atteinte à la dignité des personnes. 

Prison de Bordeaux provenant de la série Prisonniers et prisons, par Antoine Désilets, vers 1960. Fonds Antoine Désilets, BAnQ Vieux-Montréal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, P697,S1,SS1,SSS18, D101_25, D101_055 et D101_031

Prison de Bordeaux provenant de la série Prisonniers et prisons, par Antoine Désilets, vers 1960. Fonds Antoine Désilets, BAnQ Vieux-Montréal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, P697,S1,SS1,SSS18, D101_25, D101_055 et D101_031

Prison de Bordeaux provenant de la série Prisonniers et prisons, par Antoine Désilets, vers 1960. Fonds Antoine Désilets, BAnQ Vieux-Montréal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, P697,S1,SS1,SSS18, D101_25, D101_055 et D101_031

Un héritage trouble

 L’histoire de la prise en charge institutionnelle des problèmes sociaux pose de douloureux enjeux de mémoire, comme en témoignent les accusations persistantes d’abus physiques et psychologiques dans les prisons, les orphelinats, les écoles de réforme, les pensionnats, les hôpitaux, les asiles ou les hospices.

Ces enjeux concernent au premier chef l’État et l’Église qui ont collaboré, surtout depuis le milieu du XIXe siècle, dans l’élaboration et le financement d’un système d’institutionnalisation des personnes en situation de pauvreté, de vulnérabilité et de marginalité. Si des témoignages et rapports ont permis de lever le voile sur certains abus, plusieurs revendiquent, comme le journal Le Devoir en 2021, la création d’une enquête publique chargée de faire un bilan exhaustif des atteintes à la dignité des personnes dans le système institutionnel des dernières décennies.

L’initiative récente la plus significative en ce sens est sans doute la Commission de vérité et réconciliation du Canada qui a conclu que les « pensionnats indiens » ont été au coeur d’un dispositif de « génocide culturel » visant les peuples autochtones. Ces écoles résidentielles illustrent effectivement la puissance dévastatrice de la logique de l’institutionnalisation lorsqu’elle s’appuie sur les ressorts idéologiques du racisme et du colonialisme.

Les fous crient au secours !

Après la Deuxième Guerre mondiale, des avancées médicales en matière de soins psychiatriques amènent à repenser l’institutionnalisation asilaire comme principale réponse aux troubles de santé mentale. Une virulente critique à l’égard des asiles surpeuplés accompagne ces développements. Dans les pages de l’hebdomadaire Vrai, le journaliste Jacques Hébert dénonce par exemple la médiocrité de soins psychiatriques dans les asiles québécois au cours des années 1950.

Ces dénonciations atteignent leur paroxysme en 1961 avec la publication de l’ouvrage de Jean-Charles Pagé, Les fous crient au secours ! Témoignage d’un ex-patient de Saint-Jean-de-Dieu. L’ancien patient, voulant porter la parole des « hommes sans voix », y dénonce les conditions d’hébergement dégradantes, l’absence de suivis médicaux, ainsi que les traitements punitifs et arbitraires. L’ouvrage, qui contient une postface du psychiatre Camille Laurin, scandalise l’opinion publique et mène à la création d’une commission d’enquête sur les hôpitaux psychiatriques.

En 1962, le rapport de la Commission Bédard fait état de l’inquiétante situation des asiles psychiatriques au Québec. Il propose une vaste réforme en matière de santé mentale afin d’assurer de meilleurs soins et un meilleur respect de l’autonomie et des droits des personnes. Cette réforme misera notamment sur la « désinstitutionnalisation » des soins, ainsi que sur le développement de nouveaux services de proximité pour les patients. Le sous-financement chronique de ces services sera toutefois durement ressenti par une part importante des personnes souffrant de problèmes de santé mentale. 

Couverture, Jean-Charles Pagé, Les fous crient au secours !, Éditions du Jour, 1961.

Les orphelins de Duplessis

Les orphelins de Duplessis ne sont pas des orphelins au sens propre. Il s’agit de quelques milliers d’enfants nés hors des liens du mariage durant le deuxième tiers du XXe siècle et qui partagent une expérience commune consistant en une relégation de longue durée au sein du réseau institutionnel: crèches, orphelinats, écoles de réforme ou d’industrie, asiles. Après un long silence, plusieurs se regroupent durant les années 1990 et exigent réparation pour les torts subis : faux diagnostics de maladie mentale, internements arbitraires, absence d’éducation, travail forcé, abus psychologiques, sévices corporels, agressions sexuelles.

En 2001, les orphelins faussement étiquetés malades mentaux acceptent une proposition du gouvernement du Québec prévoyant une modeste compensation d’environ 25 000$ par personne. Six années plus tard, les pensionnaires considérés “déficients” de certains établissements non psychiatriques reçoivent pour leur part une somme de 15 000$. En 2018, certains survivants intentent un recours collectif, toujours en cours, contre le gouvernement fédéral, le gouvernement provincial et certaines congrégations religieuses.

Orphelins Duplessis : Leur nouveau combat, Le Téléjournal, le 18h30, Ici Radio-Canada info, mars 2018.

Période d'étude au pensionnat indien catholique de [Fort] Resolution, T. N.-O., s.d., Ministère de l'intérieur, Bibliothèque et Archives Canada, PA-042133.

Enfants autochtones au pensionnat indien de la mission catholique de Fort Providence, 1929, Oswald S. Finnie, Fonds du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien, Bibliothèque et archives Canada, a100530-v8

Étudiants et membres de la famille, le directeur Père Joseph Hugonnard, le personnel d'école et les Soeurs Grises sur une colline qui surplombant le Pensionnat indien (école des métiers) de Fort Qu'Appelle, Lebret (Saskatchewan), mai 1885, O.B. Buell, Bibliothèque et Archives Canada, PA-118765

Le clergé québécois et le système canadien de pensionnats

Les missionnaires catholiques, originaires du Québec et de France, sont très présents dans les Prairies et sur la côte ouest à partir du milieu du XIXe siècle. Les Oblats de Marie-Immaculée, une congrégation catholique française arrivée au Québec à la demande de Mgr Bourget en 1841, parcourent les territoires autochtones de l’ouest du continent dès 1845. Avant même la création du système des pensionnats par le gouvernement canadien dans les années 1880, les Oblats ont tenté (et parfois réussi) à mettre en place de telles institutions dans leurs missions. C’est en partie sur ces bases que le système des pensionnats s’est ensuite déployé. Les oblats Vital Grandin et Albert Lacombe sont d’ailleurs impliqués dans l’idéation du système établi par le gouvernement de J. A. Macdonald en 1883. Albert Lacombe, figure héroïque au Canada français dès les années 1870, est le premier directeur de l’une des trois écoles industrielles financées cette année-là.

Le financement du système de pensionnats ne vient pas uniquement des subventions gouvernementales durant les premières décennies. En effet, les populations catholiques du Québec, du Canada et de la France fournissent aux Oblats des fonds, des ressources humaines (religieuses enseignantes, frères convers, etc.) et des biens matériels nécessaires au maintien de ces institutions. Par exemple, dans les deux dernières décennies du XIXe siècle, les diocèses québécois organisent une quête annuelle pour les “écoles du Nord-Ouest” dans toutes les paroisses de la province.

Les pensionnats pour Autochtones

À l’exception d’un premier pensionnat accueillant une dizaine d’enfants Hurons-Wendats par an entre 1829 et 1853, il n’y a pas d’écoles résidentielles avant 1931 au Québec. Six pensionnats pour Autochtones sont ensuite construits dans la province, dont celui de Pointe-Bleue (Mashteuiatsh) au Saguenay-Lac-Saint-Jean qui fermera ses portes en 1991. Une forte proportion du personnel qui assure le fonctionnement des nombreux pensionnats catholiques ailleurs au Canada provient de communautés religieuses établies au Québec.

L’école résidentielle devient un élément central de la politique fédérale d’assimilation des Autochtones à la fin du XIXe siècle. Lorsqu’ils entrent au pensionnat, habituellement à l’âge de 5 ou 6 ans, les enfants doivent cesser de parler leur langue et d’entretenir des liens affectifs avec leurs frères et sœurs. Selon les autorités civiles et religieuses, le pensionnat doit « civiliser » les enfants en les coupant de leur mode de vie traditionnel. Ce milieu institutionnel est propice à de multiples abus et sévices psychiques, physiques et sexuels.

Entre 2008 et 2015, la Commission de Vérité et de Réconciliation a mis en lumière cette expérience partagée par plus de 150 000 enfants autochtones au Canada. Elle a démontré l’impact dévastateur des pensionnats sur les enfants, les familles et les communautés. Son rapport fait de la connaissance de l’histoire des écoles résidentielles un aspect essentiel du processus de réconciliation avec les peuples autochtones.

Groupe d'enfants avec des religieuses (enfants/orphelins), [1930-1950], BAnQ-Rouyn-Noranda, Fonds Comité du 50e anniversaire de Rouyn-Noranda, P34,S3,D10.

Enfants et religieuses devant le pensionnat de Malioténam au Québec, vers 1950. Ministère des affaires indiennes et du Nord, Bibliothèque et Archives Canada, PA-212963.

L'accès au logement est au cœur des luttes pour l'autonomie et la reconnaissance des nouveaux droits sociaux. Une manifestation pour les droits en habitation, vers 1980. Écomusée du fier monde

Grèves et manifestations, Antoine Désilets (créateur),[1960-1980], BAnQ-Montréal, Fonds Antoine Désilets, P697,S1,SS1,SSS18,D55

De meilleurs salaires visaient à permettre aux familles ouvrières de répondre non seulement à leurs besoins de base, mais également d'assurer le plein développement de leurs enfants. Des ouvriers de Dominion Oilcloth et leur famille lors d’une grève en 1954. Écomusée du fier monde

Les organisations communautaires se proposent d'accompagner les personnes vulnérables dans une démarche d'autonomie afin de les aider à sortir de la pauvreté et de l'exclusion. Le conseil d’administration du Comité social Centre-Sud, vers 1978. Comité social Centre-Sud

De la charité au droit social

Au cours du XXe siècle, les critiques portées par les mouvements sociaux, les groupes réformateurs laïques ou religieux et les personnes assistées incitent les pouvoirs publics à délaisser la pratique de l’internement des personnes en situation d’indigence pour investir dans des politiques sociales centrées sur la protection des revenus: assurance-chômage en 1940, allocation familiale en 1945, sécurité de la vieillesse en 1951, assurance-hospitalisation en 1960, assurance-maladie en 1970.

À la différence de la charité, ces protections sont reconnues comme des droits liés à la citoyenneté, selon un principe d’universalité. Ainsi, la notion honteuse d’indigence, associée à la charité institutionnelle et au système d’assistance publique, disparaît en principe avec la loi de l’aide sociale de 1969. Cette législation reconnaît un droit à un revenu minimal sans distinction fondée sur la race, le sexe, la religion ou les mœurs.

Ces droits sociaux n’ont évidemment pas mis fin à la pauvreté, à l’exclusion, à la discrimination. Non seulement ne couvrent-ils qu’un éventail limité de problèmes sociaux, mais en plus, leur application n’a jamais été à la hauteur de leurs principes, notamment dans le cas de l’aide sociale. Par ailleurs, ces droits sont de plus en plus contestés par les tenants de l’idéologie néolibérale qui considèrent qu’ils mènent à la déresponsabilisation des familles et à la paresse des individus.

Mais l’histoire démontre que ces revendications pour des droits sociaux sont ancrées dans l’expérience, parfois douloureuse ou traumatique, de la prise en charge institutionnelle des problèmes sociaux. D’où la contribution primordiale des mouvements sociaux et communautaires qui portent la mémoire de cette expérience et qui nous rappellent que la qualité démocratique d’une collectivité réside dans sa capacité à incarner la solidarité sociale et à assurer le bien-être et la dignité de ses membres les plus vulnérables.