Chômage

Le chômage est généralement perçu comme une faute personnelle au début du XXe siècle. Les élites considèrent qu’un homme apte au travail devrait pouvoir se trouver un emploi sur le marché du travail et, ainsi, subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. La plupart des travailleurs connaissent pourtant des périodes de chômage plus ou moins longues.

L’économie canadienne repose sur un important bassin de travailleurs journaliers itinérants, souvent immigrants, célibataires ou séparés de leur famille. Ils vivent d’emploi en emploi au gré des cycles économiques, que ce soit dans les industries, les ports, les chantiers, les mines. Lorsqu’ils sont au chômage, plusieurs de ces ouvriers se retrouvent dans les villes, là où les réseaux de transport convergent. Ce sont ces chômeurs itinérants qui préoccupent principalement les autorités locales.

Repoussés par la plupart des organisations charitables, les chômeurs itinérants n’ont souvent d’autres choix que de cogner à la porte des postes de police et de la prison pour y passer la nuit. La répression des « squats », du vagabondage et des actes qui y sont liés, comme mendier, flâner, occuper un parc ou « jumper » un train, contribue à cette criminalisation du chômage pouvant mener, dans le cas des travailleurs immigrants, à la déportation.

Œuvre de la soupe (Accueil Bonneau), 1947, BAnQ-Montréal, Fonds La Presse, P833, S3, D708

File d'attente à l'entrée de l'œuvre de la soupe, Asile de la Providence, c.1930, Archives des Sœurs de la Providence

Les œuvres « hors-murs »

Évidemment, ce ne sont pas que les travailleurs migrants qui connaissent des périodes plus ou moins prolongées de chômage. C’est aussi le cas de nombreux travailleurs, notamment durant les mois d’hiver, où l’économie tourne au ralenti. Si les ressources de la famille élargie sont insuffisantes pour traverser cette épreuve, ces chômeurs et leur famille peuvent faire appel aux associations charitables d’assistance à domicile, comme la Société Saint-Vincent de Paul chez les catholiques, avant de recourir au placement institutionnel d’un enfant ou d’un parent. Il n’est pas rare de voir des sœurs visiteuses ou bien des bénévoles laïques arpenter les quartiers plus durement touchés par le chômage cyclique avec du bois, des vêtements ou quelques aliments.

Quant à eux, les chômeurs sans domicile peuvent se rendre aux « vestiaires des pauvres » afin de trouver quelques morceaux de vêtement ou bien à une œuvre de la soupe pour se restaurer. L’œuvre de la soupe des Sœurs de la Providence, dans le quartier Centre-Sud de Montréal, est visitée quotidiennement par des centaines de sans-travail dans les périodes de chômage, comme c’est le cas au début des années 1930.

Trouver refuge

Différents refuges offrent un hébergement temporaire et transitoire pour les personnes en quête de travail dans les zones industrielles. La moralité des jeunes adultes fraîchement arrivés de la campagne québécoise, souvent sans réseau de solidarité, inquiète particulièrement les élites urbaines. Le Y.M.C.A. et sa contrepartie féminine, le Y.W.C.A., mettent donc en place des refuges temporaires pour ces jeunes travailleurs et travailleuses. Des initiatives similaires sont entreprises par les congrégations religieuses catholiques à Québec et à Montréal, via l’œuvre des patronages. D’autres institutions, telles que l’Union Nationale Française et la Italian Immigration and Aid Society, offrent un hébergement temporaire et de l’accompagnent aux nouveaux arrivants de leur région respective. Toutefois, la majorité des refuges se consacrent à l’hébergement nocturne et temporaire des hommes chômeurs sans domicile.

Dortoir (Meurling), [1910-1920], BAnQ-Montréal, Fonds La Presse, P833, S3, D834

Patronage et église Saint-Vincent de Paul, 1937, BAnQ-Québec, Fonds J.E. Livernois, P560, S2, D2, P166750-2

Les refuges pour chômeurs de Québec

À Québec, l’Armée du salut, une organisation protestante évangélique établie sur la rue Côte-du-Palais, crée un des premiers refuges de nuit pour les chômeurs itinérants dans les années 1890. Ce refuge doit permettre de réduire le nombre de sans-travail en prison. Quelques années plus tard, le Patronage Saint-Vincent-de-Paul ouvre un refuge dédié aux chômeurs catholiques sur la rue Côte-d’Abraham. Ce refuge, en activité durant les seuls mois d’hiver, mène une existence précaire jusqu’à sa fermeture en 1913. L’administration municipale de Québec préfère en fait s’en remettre aux institutions religieuses et à la prison commune plutôt que de s’engager dans la construction d’un refuge municipal, comme c’est le cas à Montréal.

Le Refuge Meurling de Montréal

Montréal compte quelques refuges de nuit payants à la fin du XIXe siècle. Grâce au don testamentaire de l’homme d’affaires Gustave Meurling, l’administration municipale de Montréal ouvre, en 1914, les portes du premier refuge de nuit public pour les hommes « sans asile ». Le refuge Meurling accueille quotidiennement quelques centaines de sans-travail de toutes les origines. On y entre à 18h00 et on en ressort à 7h45 le lendemain matin pour aller chercher du travail.

Selon le surintendant de l’Assistance municipale de Montréal, Albert Chevalier, le refuge est une institution d’assistance de dernier recours, mais il doit également être « une protection de la société contre la dégradation, la nuisance ou le crime des individus qui deviendraient par le fait même, non seulement une charge aux particuliers, mais à la société tout entière ».

Bien qu’on y entre volontairement, le refuge Meurling s’apparente à une institution carcérale. Il est conçu pour être suffisamment repoussant pour que les chômeurs n’y aient recours que par la contrainte de la faim et l’épuisement. L’horaire est strict, la surveillance constante et l’intimité inexistante. En 1935, 654 hommes y sont entassés dans deux dortoirs comptant chacun plus de 150 lits de fer superposés. L’alimentation du matin et du soir, composée de pain, de confitures et de café, en plus d’une ration de « bologna » tous les deux jours, est rudimentaire.

Refuge Meurling : 435 rue Champ-de-Mars 1933, Archives de la Ville de Montréal, Service des affaires institutionnelles, CA M001 VM094-Y-1-17-D0034

Salle d'attente (Meurling), 1930, Archives de la Ville de Montréal, Service des affaires institutionnelles, CA M001 VM094-Y-1-17-D1769-P6

Examen de contrôle (Meurling), 1933, Archives de la Ville de Montréal, Service des affaires institutionnelles, CA M001 VM094-Y-1-17-D0052-P6

Salle de repos (Meurling), 1933, Archives de la Ville de Montréal, Service des affaires institutionnelles, CA M001 VM094-Y-1-17-D0052-P2

Buanderie (Meurling), 1933, Archives de la Ville de Montréal, Service des affaires institutionnelles, CA M001 VM094-Y-1-17-D0050-P4

Douches (Meurling), 1933, Archives de la Ville de Montréal, Service des affaires institutionnelles, CA M001 VM094-Y-1-17-D0050-P2

Salle à dîner (Meurling), 1933, Archives de la Ville de Montréal, Service des affaires institutionnelles, CA M001 VM094-Y-1-17-D0050-P3

Dortoir (Meurling), 1933, Archives de la Ville de Montréal, Service des affaires institutionnelles, CA M001 VM094-Y-1-17-D0052-P1

Emprise au sol du Refuge Meurling, 1918, D’après Underwriter’s Survey Bureau, Insurance plan of the city of Montreal, volume 1, Toronto, Underwriter’s Survey Bureau Limited, 1918, Cartographie : Laura Barreto, Laboratoire et de patrimoine de Montréal (UQAM)

Travaux à l'ile Sainte-Hélène / Travaux publics durant la crise, [1930-1940], BAnQ-Montréal, Fonds La Presse, P833, S3, D1033

Chômeurs dormant sur des bancs de parc, Montréal, Qc., c.1935, Musée McCord, MP-1988.59.61

Chômeurs jouant aux anneaux, Montréal, Qc., c.1935, Musée McCord, MP-1988.59.59

La crise économique des années 1930

Le Canada est l’un des pays les plus touchés par la crise économique des années 1930. Le système d’assistance, dont l’équilibre repose sur la capacité des hommes pourvoyeurs à prendre en charge leurs « dépendants », s’avère complètement insuffisant. Les gouvernements en sont conscients, mais entendent tout de même intervenir d’une manière ponctuelle et complémentaire au système d’assistance, craignant qu’une aide trop « généreuse » n’entraîne une crise de la famille patriarcale, le développement d’une culture de la dépendance et un effondrement encore plus prononcé du marché du travail.

Cette intervention repose sur une séparation entre les sans-emploi célibataires itinérants, qui doivent se contenter des refuges de nuit, et les chômeurs montréalais qui ont une épouse et des enfants à charge. Ce sont ces derniers qui sont visés, à partir du début des années 1930, par la politique des travaux publics. Aux yeux des pouvoirs publics, ce type d’assistance permet de secourir les familles de chômeurs tout en préservant leur éthique de travail.

Contestation au refuge de la rue Vitré

De nombreux chômeurs « sans asile » sont refoulés à la porte du refuge Meurling au début de la crise économique. Les autorités montréalaises procèdent donc à l’ouverture de refuges supplémentaires. Le refuge de la rue Vitré, le plus important de ceux-ci, peut accueillir près de 2 000 chômeurs. En 1933, un comité de défense de sans-emploi dénonce les mauvaises conditions d’hygiène, d’hébergement et d’alimentation du refuge, de même que les multiples humiliations associées à la discipline carcérale qui y règne.

Cette agitation des chômeurs de la rue Vitré tourne à l’émeute en 1933. L’hiver suivant, des chômeurs réclament encore l’abolition des refuges et le versement de secours directs. Craignant que ces établissements deviennent des lieux de révolte contre l’ordre social, et plus précisément des foyers de propagande communiste, l’administration montréalaise décide de les fermer, à l’exception du Meurling.

Le refuge de la rue Vitré, 1934, Archives de la Ville de Montréal, Collection dossiers thématiques / R3370-2 : Côte, Rue, CA M001 VM166-1-2-D1274

Emprise au sol du Refuge Vitré, 1918, D’après Underwriter’s Survey Bureau, Insurance plan of the city of Montreal, volume 1, Toronto, Underwriter’s Survey Bureau Limited, 1918, Cartographie : Laura Barreto, Laboratoire et de patrimoine de Montréal (UQAM)

Intérieur du refuge de la rue Vitré - atelier de réparation des chaussures, c.1933, Archives de la Ville de Montréal, Collection dossiers thématiques / R3370-2 : Côte, Rue, CA M001 VM166-1-2-D1274

Relief Projects no 39 / Interior of hut no 1 in no 1 Camp, 1932, Bibliothèque et archives Canada, Fonds Departement of National Defence, PA-035436

Relief Projects no 39 / Type of personnel, 1933, Bibliothèque et archives Canada, Fonds Departement of National Defence, PA-035416

Relief Projects no 39 / Type of personnel, 1936, Bibliothèque et archives Canada, Fonds Departement of National Defence, PA-035485

Relief Projects no 39 / Road construction, 1933, Bibliothèque et archives Canada, Fonds Departement of National Defence, PA-035414

Relief Projects no 39 / Road work with the camp headquarters in the background, 1933, Bibliothèque et archives Canada, Fonds Departement of National Defence, PA-035413

Grévistes de camps d'assistance-chômage en route vers Ottawa durant la " March on Ottawa ", 1935, Bibliothèque et Archives Canada, C-029399

Le camp de travail de Valcartier

Le gouvernement fédéral a créé depuis la fin de l’année 1932 des camps de secours pour les chômeurs sans asile. Ces camps, supervisés par le ministère de la Défense nationale, ont pour objectif de vider les refuges, de contrer la contestation sociale et de discipliner les chômeurs par le travail, ce qui ne pouvait être fait dans les refuges surpeuplés des villes. En échange de 44 heures de travail par semaine, les chômeurs sont ainsi logés et nourris. Ils reçoivent de plus une solde de 20 sous par jour. Plusieurs anciens pensionnaires du refuge de la rue Vitré se retrouvent dans l’un de ces camps à la base militaire de Valcartier.

Cette approche disciplinaire ne freine toutefois pas la contestation des chômeurs. Au début de l’été 1935, un mouvement de grève dans les camps de travail est déclenché dans l’ouest du pays. La Marche sur Ottawa est toutefois violemment réprimée à Régina. Plusieurs chômeurs du camp de Valcartier participent à une grève de solidarité. Celle-ci, qui rencontre des résistances au sein des chômeurs eux-mêmes, est sévèrement réprimée. Finalement, le gouvernement fédéral de Mackenzie King décide d’abandonner cette politique répressive à l’égard des chômeurs célibataires en 1936, à un moment où les « camps de travail » sont associés aux dictatures les plus impitoyables.

Les secours directs

La politique des travaux publics s’avère très coûteuse et, surtout, bien insuffisante dans un contexte de chômage de masse. Les gouvernements adoptent en conséquence une politique de charité publique offrant des « secours directs » d’urgence aux chômeurs et à leurs familles. Les secours hebdomadaires d’environ 5,50$ pour une famille de cinq personnes ne paient qu’une partie des dépenses alimentaires. Conformément aux principes de la charité privée, les personnes assistées doivent, pour obtenir de l’aide, se soumettre au pouvoir discrétionnaire des agences locales chargées d’évaluer leur moralité et leurs ressources.

Plus de 25% de la population urbaine du Québec dépend des secours directs en 1933-1934. Cette expérience partagée du chômage de masse et des multiples humiliations de la charité publique contribue grandement au développement de revendications pour la reconnaissance de droits sociaux. Ces protestations favoriseront la mise en place du programme fédéral d’assurance-chômage en 1940.

Bon de 2,00$, émis par la corporation Rivière-du-Moulin, 1934, Musée de la Banque, 1963.0007.00006.000